Petouchki

c’est une petite ville, au nord-ouest de Moscou, à la ligne Moscou – Vladimir. Pétouchki est connue par le roman Moscou – sur – Vodka de Vènedict Erofeiev Cet roman est le monologue d’un pochard dans le train de Moscou à Pétouchki qui l’emmène pour le weekend chez sa petite amie Mon travail combine excerpts de cet monologue avec des photos de Pétouchki, pris en mai 2002 et 2012.

Moscou – sur – Vodka 1976, Albin Michel
traduit du russe par
Annie Sabatier
et Antoine Pingaud
ISBN: 2226002537

Moscou. Le buffet de la gare de Koursk

Pas de boissons alcoolisèes! Sainte Vierge! Mais, s’il faut en croire les anges, le xèrès ne tarit jamais ici! Pour l’instant en tout cas, il n’y a que de la musique, et quelle musique! un chien qui vocalise.
Aucun doute: c’est Ivan Kozlovski. J’ai tout de suite réconnu sa voix, il n’y en a pas de plus exécrables. Tous les chanteurs ont une voix également exécrable, mais chacun à sa façon, et je les distingue aisément. Là, bien sûr, c’est Ivan Kozlovski….
„O-ô-ô, hanap de mes aïeu-eu-eux…
O-ô-ô, laisse-moi contempler à la lumière des étou-â-â-les nocturnes…“

C’est Kozlovski, incontestablement.
„O-ô-ô, pourquoi m’as-tu enso-o-orcelé… Ne me repousse pa-a-as…“
– Vous commandez quelque chose?
– Qu’avez-vous à m’offrir? Rien que de la musique?
– Pourquoi „rien que de la musique“? Nous avons aussi du bœuf Stroganoff, des pâtisseries, du pis de vache…
De nouveau la nausèe qui m’assaille…
– Et du xèrès?
– Pas de xérès.
– Curieux. Du pis de vache et pas de xérès?
– Tr-r-rès curieux, en effet. Du pis. Et pas de xérès.

Karatcharovo – Tchoukhlinka

Voilà qui me plàit. J’aime, chez mon peuple, cet œil vide et globuleux. J’en éprouve une légitime fierté. Imaginez un peu leurs yeux à eux, là-bas où tout s’achète et se vend: des yeux au fond des trous, dissimulés, tapis, rapaces, terrorisés… Regards par en dessous, lourds de soucis accablants, de tourments incessants.
Voilà leurs yeux, là-bas, au pays du Fric-Roi!

Mais mon peuple, il faut voir ses yeux! Toujours á fleur de tête, mais languides; parfaitement dénués de sens, mais d’une telle puissance (spirituellement parlant)! Des yeux qui ne savent rien vendre, qui jamais ne vendront ni n’achèteront. Quoi qu’il puisse arriver à mon pays. „Aux jours de doute, aux jours de lourde incertitude“ (ah, Tourgenueniev!), à l’heure des épreuves et des calamités, ils ne sourcillent pas. Tour leur est pain bènit.

J’aime mon peuple. Je suis heureux d’être nè, d’avoir grandi, d’être devenu un homme sous ses yeux.

Réutovo – Nikolskoié

Pètouchki… Cet endrout où ni le jour ni la nuit les oiseaux ne se taisent, où ni l’été ni l’hiver le jasmin ne se fane… Où le péché originel (qui sait s’il n’a pas existé?) ne tourmente personne… Où même les poivrots les plus invétérés gardent l’œl clair et insondable…

Koutchino – Gare-Ferroviaire

Peut-on seulement trouver à Pètouchki rien de potable? – Et comment! m’écriai-je, si fort que j’en fis trembler Moscou et Pétouchki. A Moscou, non, inutile de chercher. Mais à Pétouchki! Et si c’est une traînée, après tout je m’en fous! Pensez donc: une traînée si harmonieuse! Et puisque vous êtes curieux de savoir où et comment je l’ai dénichée, ouvreez grand vos oreilles, débauchés, je vais tout vous raconter… A Pétouchki, comme je vous l’ai déjà dit, jamais le jasmin ne se fane ni ne tarit le chant des oiseaux. Ce jour-là, donc, voilà juste douze semaines, le jasmin fleurissait et les oiseaux chantaient. Et c’était aussi l’anniversaire de je ne sais trop qui. Il y avait une quantité inépuisante d’alcools variés: dix bouteilles peut-être, ou douze, ou vingt-cinq. Et il y’avait aussi de quoi combler quiconque avait bu tant d’alcool: depuis la bière au tonneau jusq’à la bière en canettes, rien ne manquait… – Mais était-ce vraiment tout? me demandez vous. N’y avait-il rien d’autre?

Gare-Ferroviaire – Tchornoié

J’étais bourré de contradictions.“

D’un côté j’aimais leur taille de guêpe, cette taille qui nous manque, à nous les hommes. Cela éveillait en moi … Comment dire? Un sentiment de … de langueur, sans doute? Oui, de langueur. Mais d’un autre côté elles avaient égorgé Marat. Or Marait était un Incorruptible et il ne méritait pas ça. Cela seul tuait en moi toute langueur. D’un côté, comme Karl Marx, j’aimais leur fragilité, et qu’elles fussent obligées de s’accroupir pour faire pipi. Cela me plaisait, cela me remplissait de … de quoi, voyons? de langueur peut-être? Oui, cela me remplissait de langueur. Mais d’un autre côté, elles avaient tiré sur Vladimir Ilitch! Voilà qui re-tuait en moi toute langueur: très bien pour le pipi accroupi, mais à quoi bin attenter à la vie de Lénine? Il serait vraiment comique, après ça. de parler de langueur…
Mais je m’encarte de mon sujet.

Tchornoié – Koupavna: 1

Et puis assez: ce qui compte maintenant, c’est de vivre intensément! Et ça n’a rien de triste, sauf, bien sûr, pour Nicolas Gogol et le roi Solomon. Quand on a dèjà vécu trente ans, il faut essayer d’en vivre encore trente. Oui.

„L’homme est mortel“ telle est mon opinion.

Mais à partir du moment où l’on est sur terre, rien à faire, il faut bien vivre un tant soi peu…

„La vie est belle,“ c’est mon avis, comme c’ètait celui de Vladimir Maïakovski.

Tchornoié – Koupavna: 2

Vous voyez: que d’énigmes dans la nature, funestes ou joyeuses, que de terrae incognitae!
Et cette jeunesse écervelée qui va prendre notre relève, elle ne semble même pas soupçonner les mystères de l’existence, elle manque d’envergure et d’initiative, et j’en viens à douter qu’elle ait quoi que ce soit dans la tête. Que peut-il y avoir de plus noble, par exemple, que de réaliser des expériences sur sa propre personne? Regardez ce que je faisais, mois, à leur âge: le jeudi soir, je buvais d’un seul élan trois litres de mélange vodka-bière; puis je me mettais au lit tout habillé, n’ayant qu’une idèe en tête: me réveillerais-je le vendredi-matin?

Essino-Friazévo

– Je vais vous le dire: c’est à partir de là que tout a commencé. Le tourd-boyaux a remplacé la Veuve Clicquot! Les roturiers sont arrivés! La débauche et la Khovanchtchina!… Tous ces Ouspenski, ces Pomialovski, ils ne pouvaient pas écrire une ligne sans boire. J’en sais quelque chose, moi qui lis des livres. Ils buvaient comme des forcenés! Tous les gens honnêtes, en Russie, buvaient. Et pourquoi buvaient-ils? Ils buvaient de désespoir. Ils buvaient parce qu’ils étaient honnêtes. Parce qu’ils ne étaient pas en mesure d’améliorer la condition du peuple. Le peuple crevait de misère et d’ignorance, voyez ce qu’écrivait Dimitri Pissarev: „La viande est trop chère pour le peuple, la vodka est meilleur marchè, alors le moujik boit, il boit parce qu’il est misérable! Le livre est inaccessible au peuple, au marché le moujik ne trouve ni Gogol ni Bielinski, mais seulement de la vodka, à boire sur place ou à emporter: alors il boit, il boit parce qu’il est inculte!“
Comment, devant cela, ne pas sombrer dans le désespoir! Comment ne pas écrire des livres sour les moujiks, ne pas essayer de les sauver! Comment, de dèsespoir, ne pas se mettre à boire! C’est ainsi que le social-démocrate écrit et boit, boit autant qu’il écrit. Le moujik, lui, ne lit pas mais boit, il boit sans lire. C’est alors qu’Ouspenski se lève: il va se pendre. Pomialovski roule sous la table de la taverne: il crève. Garchine se lève aussi: bourré, il se jette du haut de l’escalier…

Oussad – 105e kilomètre

– Vendredi dernier? Jolie comparaison! Vendredi dernier, le train ne s’arrêtait pratiquement nulle part. D’ailleurs, à la Belle Epoque, les trains aillaient plus vite… Maintenant il s’arrêtent tout le temps, on se demande pourquoi. Parfois ça me donne carrément envie de vomir, ces arrêts à n’en plus finir. A chaque arrêt c’est la même chose, sauf à Essino…
Je jetai un coup d‘?l au-dehors et fis à nouveau la grimace:

– Ça y est! Le voilà reparti avec son vendredi dernier! Je vois: tu vis tout entier dans le passé, tu refuses obstinement d’envisager l’avenir….

– Vendredi dernier à onze heures, là je suis d’accord, il faisait jour. Mais ce vendredi-ci à onze heures, il peut trés bien faire noir comme dans un four. Tu sais comme les jours raccourcissent en ce moment? Tu le sais, non? Je vois: tu ne sais rien du tout, tu ne fais que te vanter de tout savoir!..

105e kilomètre – Pokrov: Stakhanov 

Le célèbre travailleur de choc Alexis Stakhanov allait au W-.C. deux fois par jour pour la petite et une fois tous les deux jours pour la grosse. En période d’éthylisme il y allait quattre fois pour la petite et zéro pour la grosse. Calculez combien de fois dans l’année le travailleur de choc Alexis Stakhanov est allé aux W.-C. pour la petite, et combien pour la grosse, compte tenu qu’il a été soûl trois cent douze jours sur trois cent soixante-cinq?

105e kilomètre – Pokrov: blonde

Quand les navires de la Septiéme Flotte U.S. ont débarqué à a gare de Pétouchki, il n’y avait dans la ville aucune jeune fille membre du Parti. Mais si l’on tient les komsomoles pour des membres du Parti, il se trouve qu’une sur trois était blonde. Aprés le départ des navires de la Septiéme Flotte U.S., on a constaté les faits suivants: une komsomole sur trois avait été violée; une jeune fille violée sur quattre était une komsomole; une komsomole violée sur cinq était blonde; une blonde violée sur neuf était une komsomole. Sachant qu’il y avait alors quatre cent vingt-huit jeunes filles a Pétouchki, trouvez combien il en resté parmi elles de brunes, vierges et sans Parti?

105e kilomètre – Pokrov: Point P

Chacun sait qu’à Pétouchki il n’y a pas de points O. Il y a d’autant moins de points P. Il n’y a que des points Q. Alors voilà: l’explorateur Papanine, voulant sauver l’aviateur Vodopianov, part du point Q1 en direction du point Q2. Au même instant Vodopianov, voulant sauver Papanine, part du point Q2 en direction du point Q1. Or ils se retrouvent tous deux au point Q3, distant du point Q1 de douze longeurs de crachat de Vodopianov et du point Q2 de seize crachats de Papanine. Sachant que Papanine crache à trois mètres soixante-douze centimètres (ce qui dépasse sa banquise en dérive) et que Vodopianov ne sait pas du tout cracher, dites si Papanine allait sauver Vodopianov?

105e kilomètre – Pokrov: Chamberlain

Sortant du buffet de la gare de Pétouchki, lord Chamberlain, premier ministre de l’Empire britannique, glisse sur une flaque de dégueulis non identifié et renverse dans sa chute la table voisine. Sur cette table, il y avait avant la chute: deux gâteaux à trente-cinq kopecks, deux portions de bœuf Stroganoff à cing kopecks, deux portions de pis de vache à trente-neuf kopecks et deux carafons de xérès de huit cent grammes chacun. Tous les débris des plats ont pu être sauvés, mais les portions étaient irrécupérables. Avec le xérès il s’est passé la chose suivante: l’un des carafons est resté intact mais s’est vidé jusqu’à la dernière goutte; l’autre s’est brisé en mille morceaux sans qu’aucune goutte ne soit perdue. Compte tenu qu’un carafon vide coûte six fois le prix d’une portion de pis de vache et que le premier gamin venu vous dira le prix de xérès, trouvez à combien s’élevait l’addition présentée à lord Chamberlain, premier ministre de l’Empire britannique, au buffet de la gare de Koursk.

Pokrov – 113e kilometrè

Mon opinion est qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul.
Il doit se donner aux hommes, même si ceux-ci ne veulent pas de lui.

Et si malgré tout il est seul, il doit aller par les wagons trouver les hommes et leur dire: „Me voici. Je suis seul. Je me donne à vous tout entier jusqu’à la dernière goutte (la dernière goutte, je viens de la boire, hélas!)

Et vous, donnez-vous aussi à moi, et dites-moi où nous allons: de Moscou à Pétouchki ou de Pétouchki à Moscou?“

Pétouchki. Le quai de la gare

Puis, bien sûr, tout est parti en volutes… Le brouillard, dites-vous? Oui, je suis d’accord: on aurait dit du brouillard. Ou plutôt non, rectifiez-vous, ce n’était pas du brouillard mais du feu et de la glace; tantôt le feu tantôt la glace. Probablement. Du feu et de la glace. Le sang commence par se glacer, jusqu’à la dernière goutte, puis, juste après, il se met à bouillir, puis se glace à nouveau..

Pétouchki. La place de la gare

Quelqu’un me disait un jour qu’il est très simple de mourir: il suffit d’inspirer quarante fois de suite très profondément, aussi profondément que possible, et d’expirer autant de fois du plus profond de soi-même.
Alors, on rend l’âme… Ça vaut peut-être la peine d’essayer….
Mais non, attends! Il faudrait peut-être d’abord savoir l’heure, demander à quelqu’un… Mais à qui? Il n’y a pas âme qui vive sur la place, pas la moindre! Et même s’il s’en présentait une, pourrais-tu seulement entrouvir tes lèvres scellées par le froid et le chagrin? Oui, le froid et le chagrin… O, mutisme…
Si je meurs un jour, et ce sera très bientôt, je sais que je mourrai sans avoir accepté ce monde. Certes, je l’aurai appréhendé de près et de loin, par le dehors et le dedans, mais je ne l’aurai pas accepté, et quand Il me demandera: „Comment était-ce là-bas? Bien, mal?“ je ne répondrai rien, je baisserai les yeux, muet… Chacun connaît ce mutisme, qui a connu l’issue d’une mauvaise cuite de plusieurs jours.

Moscou/Pétouchki. Une cage d’escalier inconnue

J’ignorais qu’il pût exister une souffrance si grande:
je me tordais de douleur, tandis que la lettre V se répandait sur mes yeux, rouge, épaisse, palpitante…

Depuis lors je n’ai pas repris conscience. Jamais.

Petouchki

Mon travail combine excerpts de cet monologue avec des photos de Pétouchki, pris en mai 2002 et 2012.


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